Paul Tillich

Biographie complète de Paul Tillich

 

Paul Tillich est né en 1886 en Allemagne, et il est mort à Chicago en 1965. Il est assurément l’un des grands théologiens protestants du vingtième siècle, avec Karl Barth, Rudolf Bultmann, ou encore Dietrich Bonhoeffer. Son œuvre s’étend sur plus de cinquante années de recherche et d’enseignement (aussi bien en Allemagne qu’aux Etats-Unis), et touche tous les domaines de la pensée : bien entendu la théologie, mais également la philosophie, la politique, les arts, l’histoire, les autres religions, etc.

Un mot sert souvent à qualifier son positionnement théologique : celui de frontière. D’emblée, Paul Tillich s’est en effet qualifié comme étant un penseur à la frontière. Il s’agit là d’un thème qui ne cessa d’irriguer sa pensée, dans tous ses champs d’application. Tillich se situe ainsi à la frontière de l’Eglise et de la société, de la religion et de la culture, de la théologie et de la philosophie, du christianisme et du socialisme, mais aussi de manière plus archaïque et plus primordiale, du fini et de l’infini.

On ne saurait non plus comprendre la pensée de Tillich sans comprendre en même temps son rapport très intime à la nature :

Presque tous les grands souvenirs et regrets de ma vie sont entrelacés de paysages : sols arables, climats, champs de blé, senteur du pied de pomme de terre à l’automne, forme des nuages, vent, fleurs et bois.

Toutefois, si le jeune Tillich est très tôt marqué par son expérience de la nature, il n’en devient pas pour autant hostile à la vie urbaine. Le père de Tillich avait en effet emmené sa famille vivre à Schönfliess, une petite ville allemande à l’apparence encore très médiévale, où il avait été nommé pasteur en 1890. Cela entrainera Tillich à décrire longuement par la suite l’attirance qu’il ressentit au contact de la ville, une attirance qui eut l’effet de ne jamais l’entraîner par la suite à un refus romantique de la civilisation technique, mais qui le conduisit au contraire à faire de la cité un espace privilégié pour l’acquisition du sens critique, ainsi que pour le développement de la vie intellectuelle et artistique.

Passionné par la culture de son temps, Tillich pense surtout, comme théologien, qu’il faut construire une nouvelle compréhension de la théologie. Cette nouvelle compréhension, telle que Tillich en pense les contours (et qui s’appelle théologie de la culture), tente d’éviter ce qui peut apparaître comme un double écueil. D’une part, Tillich veut éviter que la théologie se construise en opposition à la culture. Il s’oppose en cela à la théologie dialectique qui a été développée par le grand théologien suisse Karl Barth. Selon cette position, Dieu apparaît comme le Tout-Autre, le radicalement Autre, et il y a entre lui et les créatures une différence (au sens d’un seuil qualitatif) infranchissable. Il en résulte que l’humain prend alors place dans un système hétéronome, dans lequel la culture et l’ordre du monde dépendent d’une contrainte (Dieu) extérieure et supérieure à lui.

D’autre part, Tillich entend également prémunir sa nouvelle compréhension de la théologie contre un second écueil : la théologie libérale (qui est schématiquement à l’opposé de la théologie dialectique). La théologie libérale, en effet, loin d’instaurer une distance infinie entre Dieu et l’humanité, ainsi qu’entre Dieu et les différentes sphères de la culture, fait au contraire de ces dernières le lieu où le message chrétien s’incarne et s’accomplit. Rien d’étonnant dès lors à ce que ce soit plutôt la dynamique l’autonomie qui soit mise en avant. Cette autonomie, Tillich l’approuve bien davantage que l’hétéronomie, même s’il fait le constat qu’au cours de l’histoire, cette autonomie s’est peu à peu détériorée en une autonomie autosuffisante, qui a finalement abouti à l’émergence de violents conflits, comme la Première guerre mondiale, à laquelle Tillich a participé comme aumônier militaire, et qui l’a profondément marqué. Cette Première guerre mondiale, la théologie libérale ne l’a malheureusement pas vue venir. Tillich dira qu’elle a manqué de critique prophétique, toute imbriquée qu’elle était dans son rapport quelque peu fusionnel à la culture bourgeoise.

A travers ces deux options théologiques qu’il critique dès 1919, Tillich souligne que la théologie qui choisit l’un de ces deux pôles passe nécessairement à côté de l’autre pôle (que ce soit le pôle humain ou le pôle divin). En valorisant le pôle divin, le théologien dialectique passe ainsi à côté d’un enracinement humain de la foi chrétienne, mais en valorisant le pôle humain et culturel, le théologien libéral laisse de côté la transcendance radicale de Dieu. Or, ce double écueil est précisément ce que Tillich veut éviter, en construisant une théologie qui tout à la fois envisage positivement la transcendance radicale de Dieu, mais tout en promouvant une forme de transcendance qui ne soit pas extérieure (hétéronome), mais intérieure. Intérieure, non seulement à l’humain, mais à l’ensemble des fonctions de la culture. Il s’agit donc de tenir ensemble les deux côtés : à la fois la transcendance radicale de Dieu et le fait que cette transcendance, bien que radicale, se joue pourtant en l’humain, en chacun de nous. On parlera ainsi d’une transcendance, mais d’une transcendance qui se joue au cœur de l’immanence. Voilà le paradoxe que Tillich ose tenir, et qu’il appelle théonomie.

Nous retrouvons là une structure de pensée typiquement tillichienne. Cette structure consiste à ne pas se laisser enfermer dans le choix d’une position binaire. Il s’agit là d’une manière de faire que l’on retrouve partout dans son œuvre. On la retrouve encore, par exemple, dans le champ de la réflexion politique, lorsque Tillich s’oriente vers le « socialisme religieux ». Là aussi, il s’agit pour lui de tenir une position paradoxale : paradoxe d’un socialisme très marqué par la sphère de l’autonomie, et d’une dimension religieuse fréquemment associée à une hétéronomie. En tenant ensemble « socialisme » et « religieux », Tillich va donc au-delà de la binarité, qui consisterait simplement à se tenir soit du côté socialiste, soit du côté religieux. Il ouvre alors une troisième voie qui va au-delà des deux premières.

Cet engagement pour le socialisme religieux, il commence pour Tillich en 1919, juste après la Première guerre mondiale, et il se concrétisera dans de nombreux écrits ultérieurs, dont le plus connu sera sans conteste La décision socialiste, livre publié en 1933, quelques jours après l’accession au pouvoir du parti nazi. Cet écrit vaudra d’ailleurs à Tillich d’être démis de ses fonctions par le pouvoir en place et d’être contraint à l’exil aux Etats-Unis. Être socialiste, ce n’est pas donc pas saupoudrer son travail intellectuel par une « réflexion plus engagée ». C’est bien plutôt une nécessité vitale, et qui s’enracine au plus profond du geste évangélique. Avec cet exil aux Etats-Unis commencera alors la seconde période de l’œuvre de Tillich, celle que l’on appelle habituellement le « Tillich américain ».

Aux Etats-Unis, Tillich sera successivement accueilli à New-York, Washington, puis enfin Chicago, où il mourra en 1965. C’est pendant cette période, qui court de 1933 à 1965, que Tillich va déployer son grand projet théologique : la Théologie systématique, dont on peut affirmer que la visée fondamentale s’inscrit dans la droite ligne de ce que Tillich avait inauguré lors de son enseignement en Allemagne. Il qualifiera lui-même cette visée par l’expression « méthode de corrélation ». Tillich, en construisant sa Théologie systématique, va en effet mettre en corrélation deux pôles : le pôle humain et le pôle divin. Il s’agit là d’une reprise des deux pôles précédents (culture et religion), mais actualisés cette fois au nouveau contexte culturel et social américain dans lequel Tillich évolue désormais.

Ce contexte nouveau est avant tout celui d’une exacerbation du questionnement existentiel des individus. Questionnement existentiel sur le sens de la vie et de la mort, questionnement aussi auquel la théologie doit répondre à travers un langage crédible et actuel. On pourrait même dire dont elle doit répondre. Toutefois, elle ne peut le faire, selon Tillich, qu’en articulant (en corrélant), le pôle de la question existentielle au pôle de la réponse de l’Evangile, le tout à travers une théologie apologétique, c’est-à-dire une théologie qui entre en dialogue et qui réponde. Il n’y aura dès lors rien d’étonnant à ce que les cinq volumes de la Théologie systématique s’intitulent respectivement : raison et Révélation, l’être et Dieu, l’existence et le Christ, la vie et l’Esprit, l’histoire et le Royaume. On le voit, il y a pour chaque pôle humain (existence, vie) un pendant divin (Christ, Esprit) qui y répond.

Toujours à propos de la Théologie systématique, encore un mot pour indiquer le type de langage que mobilise Tillich pour élaborer sa théologie. Ce langage, il est en effet qualifié de « symbolique ». Cela signifie tout d’abord qu’il n’est nullement fixé une fois pour toutes, dans une forme déterminée. Il est donc adaptable, révisable en fonction des lieux et des époques, même si le contenu (ou le message) qu’il porte, lui, ne l’est pas. La communication du message chrétien doit surtout avoir pour double objectif d’être crédible et d’être audible. Mais pour cela, le message chrétien doit pouvoir être traduit dans la langue et les concepts d’aujourd’hui.

Dans l’époque de Tillich, la langue conceptuelle la plus reçue était celle de l’existentialisme. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que Tillich traduise la situation humaine dans les termes de l’angoisse, de la finitude, de la culpabilité, du doute, et finalement du courage. Ce sont autant de mots et d’expressions existentialistes que Tillich va utiliser pour construire sa théologie. Par ailleurs, on retrouve aussi des termes à connotation ontologique pour qualifier Dieu et le Christ. Dieu et le Christ seront ainsi respectivement appelés « l’être », le « fondement de l’être » et la « puissance de l’être » dans le cas de Dieu, et « l’être nouveau » dans le cas du Christ. Cela peut évidemment surprendre, surtout si on est habitué à un vocabulaire plus classique, qui utilise des expressions comme « le Très-Haut » ou « le Fils de Dieu », mais Tillich s’est toujours senti d’une grande liberté dans le choix de son vocabulaire théologique, dont les deux adaptations les plus célèbres résident sans conteste dans le fait d’appeler Dieu « l’inconditionné », et la foi « le fait d’être préoccupé ultimement ».

Toutefois, notre théologien est également connu pour avoir écrit un ouvrage qui a eu un très grand impact au moment de sa parution. Il s’agit de son célèbre ouvrage Le courage d’être. Dans ce petit ouvrage, qui n’est pas l’un de ses plus abordables, Tillich va repartir de la situation existentielle de l’homme, pour montrer que si elle est intimement liée à la question du non-être (angoisse, mort, culpabilité), il n’en demeure pas moins qu’elle ne s’y résume pas. Pour le montrer, Tillich va alors s’efforcer de déployer une conception du courage comme acceptation paradoxale de soi, dans laquelle le salut de l’humain passe par cette phrase magnifique : il s’agit pour l’humain d’« accepter d’être accepté, et cela en dépit du fait qu’il soit inacceptable » (ou encore : d’affirmer l’être en dépit du non-être).

Nous sommes maintenant au tournant des années 60. Cette dernière période de la vie de Tillich est particulièrement riche en rencontres, en voyages et en décentrements. On peut ainsi citer ce voyage qu’il fera au Japon pendant trois mois, à la découverte de la culture et de la tradition religieuse japonaise. Il y approfondit sa connaissance du bouddhisme zen, et y retrouvera Hisamatsu, un philosophe bouddhiste qu’il avait invité à Harvard pour une série de conférences sur le dialogue interreligieux. Ce voyage et ces rencontres auront une influence très importante sur Tillich, qui dira que si l’exil aux Etats-Unis l’avait déjà fait quitter le « provincialisme européen », la rencontre de l’Extrême-Orient lui aura cette fois permis de quitter le « provincialisme occidental ».

Enfin, à la fin de sa vie, Tillich (qui co-anime avec Mircéa Eliade des séminaires sur les religions chrétiennes et non-chrétiennes), ira même jusqu’à affirmer qu’il regrette de ne pas avoir le temps de repenser les catégories de sa Théologie systématique à la lumière de l’histoire des religions. Il était donc prêt à remettre l’ouvrage sur le métier, et à tout réécrire, ce qui montre bien le caractère de Tillich, ainsi que sa manière de faire de la théologie, toujours aux prises avec le réel, avec le pôle de la situation, qui l’interpelle et le convoque.

Le soir d’une ultime conférence, Tillich subira une attaque cardiaque, de laquelle il mourra quelques jours plus tard à Chicago, le 22 octobre 1965.